Enazeda, le #metoo tunisien

“Enazeda, le metoo tunisien est enfin là” écrit, soulagée, Lina Ben Mhenni, blogueuse et activiste tunisienne. Elle est loin d’être seule à faire l’amer constat “qu’il n’y a pas une seule femme en Tunisie qui n’ait pas subi de harcèlement”. L’ombre du scrutin présidentiel n’aura pas longtemps dissimulé cette vague de libération de la parole dénonçant le harcèlement. Sur les réseaux sociaux, elles sont nombreuses à confier leurs mésaventures quotidiennes ou leurs traumatismes de lycéenne ou d’écolière.

Des souvenirs qui remontent à la surface après un scandale qui a éclaté la semaine dernière à Nabeul: une bachelière de 19 ans déclare avoir été poursuivie par un homme en voiture, en train de se masturber selon son témoignage. Il s’est avéré être Zouheir Makhlouf, un député du parti Qalb Tounes fondé par Nabil Karoui, le perdant du deuxième tour des présidentielles.

“Elle était loin d’imaginer la tempête médiatique que ses photos allaient provoquer,” estime Jihen Ben Cheikh de l’association de défense des droits des femmes Aswat Nissa (Voix des femmes). “Elle ignorait son identité, mais a cherché à le dénoncer et prévenir d’autres femmes sur les réseaux sociaux pour éviter qu’il ne fasse d’autres victimes.” “Quand elle a compris que l’homme s’est dénudé, elle a décidé de prendre des photos en rafale tout en l’évitant du regard,” ajoute-t-elle.

Le lendemain, vendredi, alors que le pays est en ébullition pour la dernière journée de campagne électorale présidentielle, elle découvre que ses photos font la une des médias. Le parti a aussitôt publié un communiqué annonçant l’ouverture d’une enquête interne et s’engageant à prendre “les mesures nécessaires le cas échéant” contre Zouheir Makhlouf, cet opposant au président déchu Ben Ali, et démissionnaire de l’instance vérité dignité, chargée de la justice transitionnelle. L’accusé a démenti sur facebook, expliquant qu’il “urinait d’urgence car il est diabétique.”

Le parquet s’est saisi de l’affaire et a ouvert une enquête. Lundi, le juge d’instruction n’a pas effectué de confrontation, ni émis de mandat d’amener. Il est poursuivi pour harcèlement sexuel et outrage public à la pudeur passibles de 2 ans de prison et 1600 euros d’amende. Depuis 2017, une nouvelle loi contre la violence faite aux femmes, saluée en Tunisie et à l’étranger, a alourdi les condamnations pénales. Mais “ce n’est que le début d’une longue affaire”, regrette Sarah Ben Said, directrice d’Aswat Nissa. “Ils veulent faire traîner ce dossier pour que l’élu prête serment et bénéficie de l’immunité parlementaire,” estime sa consoeur. Elle en est scandalisée: “la constitution précise pourtant que l’immunité n’est liée qu’à des actes relatifs au mandat.”

Dénoncer à tout prix

Là où les hommes pensent que le harcèlement est une réalité qui relève du fait-divers, les récits des femmes prouvent le contraire. Mais comment extérioriser alors que “le jargon et le langage accessible pour parler de ces traumatismes et mauvaises expériences manquent,” se demande Amal Haouat sur Twitter. Masturbation, pénis, etc. sont des termes “grossiers” et n’ont pas d’équivalents qu’un enfant pourrait prononcer devant ses parents. Certains couples bannissent ce genre de terme de leurs lexiques.

Elle se souvient de “sa frustration” en 2017, “en plein mouvement #metoo, de ne pas avoir de canal pour en parler entres tunisien(nes). La plupart des discussions se limitaient à Hollywood. Enazeda est aussi l’expression de la particularité de nos expériences de tunisiennes.”

Les astuces pour éviter les harceleurs se multiplient comme Myriam qui pendant “des années a pris le métro en se mettant toujours devant une porte, à côté d’une dame, un sac sur le dos et à s’éloigner de tous les hommes… des années de harcèlement au collège”. Quant à “Malek L.” se souvient, avec humour, d’un geste de revanche: “Un mec m’a suivie en voiture pendant 10 minutes dans une rue déserte la nuit, j’ai lancé une serviette hygiénique usagée (#proud) dans sa voiture, il est revenu pour me dire “salope, impolie”.

C’est à 13 ans que Nada Trigui a vécu “son traumatisme”. “En rentrant du collège, une rue déserte, un homme à moto me suivait exhibant ses parties génitales. Il y a eu d’autres mésaventures par la suite, mais je ne me souviens pas avoir autant crié que cette fois-là.” Elle insiste: “Il faut ouvrir la boîte de Pandore de la sexualité, du plaisir, du harcèlement, de la virilité, de l’éducation sexuelle… C’est loin d’être “une fatalité”.

Pour la sociologue Monia Lachheb, le fait qu’une femme parle de harcèlement ou de sexualité plus généralement dérogerait à “l’image socialement valorisée” de la femme. En effet, “le tabou porte sur la question sexuelle avec toutes ses catégories et non sur le rapport hommes/femmes,” estime-t-elle. Elle interroge par ailleurs le flou des textes légaux “Que veut dire pudeur? Que signifie bonnes moeurs? Ces termes “imprécis” selon elle, permettent aux juges, avocats et harceleurs de faire ce qu’ils veulent.

 

Cet article a été initialement publié sur lemonde.fr: https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/10/15/enazeda-le-metoo-tunisien-est-ne_6015593_3212.html

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