Tunisie: Réactions aux débats sur la liberté d’expression

Emboîtant le pas à d’autres pays musulmans, la Tunisie a « profondément condamné » les caricatures du Prophète Mahomet érigées par les autorités françaises comme une consécration de la liberté d’expression, mais considérées comme sacrilège dans la tradition musulmane iconoclaste. « Au nom de la liberté d’expression, certaines parties portent atteinte aux musulmans, » précise le communiqué ajoutant que de tels actes « nourrissent l’extrémisme et le terrorisme. » La France, destinataire supposé de ces critiques, n’est pas nommée. Cette réaction intervient deux semaines après l’assassinat d’un enseignant à la suite de prétendues plaintes d’une élève qui n’était pas de cette classe mais s’est dite offensée par les caricatures du Prophète montrées en classe.

Ce communiqué flou a suscité les critiques des internautes regrettant que la France ne soit pas clairement mentionnée, ou que la condamnation ne porte pas sur l’acte terroriste. Une condamnation qui a été effectuée au lendemain de l’attentat par le chef du gouvernement Hichem Mechichi auprès de son homologue Jean Castex.  Il a rejeté toute forme d’extrémisme et de terrorisme « qui n’ont rien à voir avec l’islam ».

Appropriation locale du débat

Dans les débats en Tunisie, la distinction est palpable entre l’horreur de l’attentat et la promotion de la caricature du prophète. Ainsi, quand un député islamiste très conservateur se félicite de l’acte terroriste, c’est tous les courants politiques qui le dénoncent. Le parquet a même ouvert une enquête.

Tout en condamnant l’acte terroriste, les nationalistes arabes du parti Chaab (peuple) et les conservateurs islamistes de la coalition Al Karama (dignité), deux tendances politiques opposées, ont appelé la présidence du parlement à condamner les propos du président français portant atteinte aux symboles sacrés de l’islam. En vain. Si les deux tendances politiques trouvent ce dénominateur commun, c’est parce que la figure sécularisée du prophète est un des facteurs de l’unité arabe pour les premiers et chez les seconds, leur idéologie religieuse s’y oppose, explique le philosophe tunisien Youssef Seddik. 

La Tunisie est toutefois restée assez imperméable aux débats tumultueux qui s’en sont suivis. Idem pour le boycott des produits français en rétorsion, il n’a pas eu d’écho considérable. Une manifestation de quelques dizaines de personnes a eu lieu à Tataouine dans le sud du pays, sans faire d’émules. Cette semaine est marquée par la fête du « mouled », la naissance du Prophète Mahomet, vacances scolaires ou la crise sanitaire. Peu de place est laissée à ce sujet dans les médias. 

Ce sont les termes du débat en France qui font débat en Tunisie. Ainsi, Youssef Seddik connu pour son approche progressiste de l’islam estime que le mélange entre islamisme et islam est un manque de stratégie, d’objectivité et de neutralité par rapport à ce que commande la laïcité à la française. « On a l’impression que c’est un combat contre une partie des citoyens français, les musulmans » affirme-t-il. « Sont lésés tous ceux qui n’ont pas fait d’acte terroriste, ou n’ont pas poussé à ce que l’acte ait lieu » et qui s’apparentent à la communauté musulmane.

La crise supposée de l’islam

Zied Krichen, éditorialiste de Mosaïque FM radio la plus écoutée en Tunisie, questionne le discours d’Emmanuel Macron « confondant l’islam politique, radical, l’islamisme, ou encore l’islam comme religion ou communauté de ceux qui s’y apparentent. » Pis, le fait de dire que « l’Islam est en crise » et de prendre la Tunisie comme un exemple « qui vivait bien sa musulmanité il y a trente ans alors qu’elle connaîtrait des difficultés depuis l’arrivée de l’islam politique au pouvoir, » est un éloge à peine voilé du régime autoritaire qui a peu d’échos sur le terrain.

Ghassen Ben Khelifa, fondateur de Inhiez, un média alternatif de gauche, condamne fermement l’assassinat de Samuel Paty « injustifiable sous aucun prétexte. » Il critique « l’instrumentalisation par le président français de cette tragédie pour gagner en popularité auprès de l’extrême droite. » La liberté d’expression dont se targue la France est à géométrie variable notamment quand « le simple appel à boycotter Israël est considéré comme illégal. » « Alors que la France perd son rang de puissance sur la scène internationale, ajoute Ben Khelifa, le fait de clouer au pilori l’autre, souvent “arabe et/ou musulman”, est une manière de faire oublier les luttes sociales et de transformer les termes du débat en une confrontation ethnique, culturaliste ou religieuse.”

La récupération de cet événement ne s’est pas limitée aux politiques tunisiens. Youssef Cherif, chercheur en relations internationales, constate une instrumentalisation géopolitique de cette polémique au-delà de sa portée religieuse ou sociétale. Ainsi, l’axe turco-qatari réagit-il véhément contre le discours français comme si c’était une guerre contre l’islam. De l’autre côté, l’Égypte, l’Arabie Saoudite ou les Émirats arabes unis — alliés de Paris — ont eu des réactions plus mesurées. Une fois encore les tempêtes médiatiques qui développent des malentendus ont pour finalité de confirmer des camps en présence dont le caractère international est tous les jours plus patent. 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s