Libye: Tunis et Alger aspirent à accorder leurs violons

Reprise des vols internes, ouverture des routes, cessez-le-feu permanent… les nouvelles de Libye sont bonnes et n’attendent qu’une chose : être concrétisées sur le terrain et adoptées par les milices. Une telle évolution pourrait avoir un impact considérable sur les deux pays voisins : Tunisie et Algérie. Sur le dossier libyen, entre Alger et Tunis, les violons semblent savamment accordés. Néanmoins, des chercheurs et diplomates estiment que c’est le fruit d’une convergence des intérêts et non d’une coordination.

Sur le plan officiel, c’est la symbiose entre les dirigeants des deux pays et des chefs de la diplomatie. La Libye a été systématiquement à l’ordre du jour des rencontres entre les officiels qui se sont succédé ces derniers mois. Toutefois aux yeux de Jalel Harchaoui, chercheur à Clingendael institute (Pays-Bas) : » l’augmentation des rencontres n’est pas synonyme de substance. » Les Libyens impliqués dans le processus de négociations sont relativement peu en contact avec les Algériens et Tunisiens, selon lui.

Lors d’une des nombreuses rencontres entre Algériens et Tunisiens en juillet dernier, l’ex-chef de la diplomatie tunisienne Noureddine Erray affirmait, en présence de Sabri Boukadoum son homologue algérien, que « la Tunisie et l’Algérie sont les seuls pays voisins qui n’ont aucun agenda en la Libye. » Au premier degré, l’idée est de critiquer les ingérences régionales et internationales en Libye. Celui qui sera démis de ses fonctions quelques jours plus tard insiste ainsi sur la neutralité de la Tunisie et l’Algérie. Tout au long des années de conflit fratricide interlibyen, ces deux pays demeurent attachés à la « légalité internationale » émanant de la position onusienne, à savoir la reconnaissance du Gouvernement d’accord national (GNA) basé à Tripoli et dirigé par Fayez el Serraj comme autorité légitime, abstraction faite du revers militaire que leur a fait subir Khalifa Haftar, général militaire soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis, la France et la Russie. Ce dernier contrôlait à un moment la majeure partie du territoire et butait à prendre la capitale. Quant au GNA, il n’aurait pas pu renverser le rapport de forces sans le soutien des Turcs sur le terrain.

L’absence d’agenda tuniso-algérien dont se targue M. Erray peut aussi être entendue au sens figuré. Elle dénote l’absence de vision stratégique entre Tunis et Alger en général et notamment sur la Libye. Les deux capitales les plus touchées par la crise libyenne sur le plan sécuritaire et économique n’ont aucune action concertée ou coordonnée sur le dossier alors qu’ils auraient pu peser considérablement dessus. A contrario, la diplomatie marocaine plus active et offensive s’est illustrée en 2015 avec les accords de Skhirat et plus récemment en 2020 avec le dialogue de Bouznika, deux villes balnéaires voisines à mi-chemin entre la capitale politique Rabat et administrative Casablanca. Les factions libyennes s’y sont retrouvées notamment dans le cadre de négociations onusiennes.

La Tunisie qui accueille le siège de la mission onusienne en charge de la Libye (UNSMIL) recevera sur son sol en novembre le dialogue politique interlibyen qui vient à la suite d’une série d’avancées dans l’apaisement de la guerre civile qui déchire épisodiquement le pays depuis dix années. Cinq ans après le départ de l’ambassadeur Tunisien à Tripoli, un nouvel ambassadeur vient de prendre son poste, un signe de l’amélioration de la situation sur place.

D’un point de vue sécuritaire, l’Algérie autant que la Tunisie ont intérêt à ce que la guerre civile cesse au plus vite en Libye, estime Abdelmajid Ferchichi, diplomate de carrière et ex-ambassadeur de Tunisie à Alger entre 2014 et 2017. La décennie qui vient de s’écouler a été agitée pour l’Algérie. Le géant africain a dû faire face à des tensions sur tous les fronts : à l’ouest, les différends avec le Maroc ne semblent pas s’apaiser. Au sud, Al-Qaida au Maghreb Islamique ainsi que l’opération Barkhane menée par l’armée française au nord du Mali l’obligent à une vigilance accrue. Quant à l’est, les défis étaient considérables aussi : avec le conflit libyen et notamment l’offensive avortée du 4 avril 2019 de Khalifa Haftar pour prendre Tripoli et son lot d’ingérence internationale… cela a mis à rude épreuve le pouvoir algérien qui faisait face au Hirak, un mouvement social de grande ampleur. Sans compter que l’Algérie devait veiller sur ses frontières avec la Tunisie où des groupuscules terroristes sévissaient. « Elle était littéralement encerclée de tous les fronts sur ses 6340 km de frontières, » constate-t-il. 

Quant aux Tunisiens, la Libye instable a été source de défis sécuritaires majeurs à l’image de la tentative d’invasion de la ville frontalière de Ben Guerdane (20 km de la frontière libyenne) le 7 mars 2016, sans compter de multiples attentats dont les instigateurs se sont entraînés de l’autre côté de la frontière. Sur le plan économique, la Libye est un partenaire incontournable qui représente un vivier de main d’œuvre pour des dizaines de milliers de personnes notamment dans les régions méridionales marginalisées du pays.

Le bon voisinage

Tunis et Alger ont connu des élections présidentielles en 2019 avec un renouvellement et un rajeunissement des deux chefs d’État. Alors candidat, l’actuel président tunisien, Kais Saïed, avait annoncé solennellement qu’il réserverait sa première visite officielle à l’Algérie. Le Hirak algérien et la laborieuse succession au président sortant Abdelaziz Bouteflika ont rendu la tâche assez délicate. 

Investi en octobre 2019 en pleine campagne électorale algérienne, Saied a dû attendre l’élection de Abdelmadjid Tebboune en décembre 2019, qui ne l’a reçu à Alger qu’en février 2020. « L’enthousiasme de Saied envers l’Algérie n’était pas réciproque, » laisse entendre un diplomate de haut rang qui a préféré s’exprimer anonymement : « L’amour du prochain ne se décrète pas » lâche-t-il sarcastiquement. De son côté Abdelmajid Tebboune est attendu à Tunis après le référendum sur la constitution algérienne prévu le 1er novembre.

Concernant l’Algérie, « un an après son arrivée au pouvoir, Kais Saïed a beaucoup parlé et peu agi » estime Youssef Chérif chercheur en relations internationales basé à Tunis. Un point de vue corroboré par un diplomate tunisien de haut rang : « pour parler de position coordonnée, dit-il, “il faut qu’il y ait un travail qui dépasse la commission mixte que président les chefs du gouvernement. Il faut avoir un programme défini et des axes et secteurs, et essayer de définir une politique commune. En effet, au niveau stratégique, on n’a pas fait le travail nécessaire.”

Toutefois, les deux pays entretiennent de bonnes relations de voisinage particulièrement en période de crise. “Nous (Tunisiens) avons gardé nos frontières ouvertes avec l’Algérie durant la décennie noire dans les années 1990,” se rappelle Abdelmajid Ferchichi, ex-ambassadeur à Alger qui y était au début de sa carrière en 1989. “Quant aux Algériens, ils ont tenu la frontière et combattu les terroristes après la série d’attentats subis par l’armée et les forces de sécurité tunisiennes dans les montagnes du nord-ouest au lendemain du soulèvement de 2011.” constate-t-il. 

Sur le plan économique, l’asymétrie est incontestable. Selon l’agence de presse algérienne APS, les exportations algériennes vers la Tunisie ont atteint à peine 3 % des exportations globales de l’Algérie durant les 11 premiers mois de 2019 (32,62 milliards de dollars), tandis que ses importations à partir de ce pays représentaient 1 % de ses importations globales durant la même période (38,37 milliards de dollars). Les Algériens sont les premiers à visiter la Tunisie à s’insérer dans le quotidien de la population sans rester cantonnés aux zones touristiques classiques contrairement aux Occidentaux par exemple. En 2019, la Tunisie a reçu 3 millions de touristes algériens sur 9,4 millions, selon l’office national tunisien du tourisme, une évolution de plus de 7 %.

L’importance du facteur personnel

Acteur privilégié lors de la trentaine de visites officielles de Tunisiens en Algérie, Abdelmajid Ferchichi, le diplomate tunisien actuellement à la retraite, corrobore l’importance des relations personnelles : “Les relations étaient exceptionnelles au lendemain de l’élection de feu Béji Caïd Essebsi en 2014, car Bouteflika et lui se connaissaient depuis cinquante ans. Mehdi Jomaa, chef du gouvernement intérimaire en 2014, était apprécié à Alger, car il est le neveu de Mohamed Masmoudi, un leader du mouvement national tunisien proche de Bouteflika. Idem pour Rached Ghannouchi le leader du parti islamiste Ennahdha qui s’est enfui en Algérie dans les années 1990 après avoir été condamné par la justice tunisienne où il a alors rencontré Abdelaziz Bouteflika.” 

Au-delà des discours, “la politique étrangère de Saied a été conforme à la tradition des relations entre les deux pays”, selon Youssef Chérif. L’enthousiasme mesuré envers Saied est également constaté par des diplomates tunisiens qui remarquent que la relation entre les deux pays dépend considérablement de la proximité des individus qui occupent les plus hautes fonctions dans les États respectifs. 

Que ce soit avec Tebboune ou Saïed, les deux présidents s’inscrivent dans la continuité des relations tuniso-algériennes sans la prétention de les révolutionner.

Publié également sur Jeune Afrique (accès payant)

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