Kais Saïed et les partis politiques, un duo-duel

L’enthousiasme des partis politiques tunisiens était mesuré après le choix de Kais Saïed de nommer Hichem Mechichi, actuel ministre de l’Intérieur, comme chef du gouvernement. La plupart des tendances politiques ont salué et félicité cet énarque, mais la décision du chef de l’État a sonné comme un âpre rappel du peu de considération qu’il a envers le jeu partisan.

Ce sont Ennahda et Qalb Tounes, les deux partis arrivés en tête des législatives d’octobre 2019, qui avaient le plus de mal à avaler la pilule. Ce n’est pas faute d’avoir tenté « d’aider le président à choisir », comme disait l’un des cadres du parti islamo conservateur. Ils se sont mis d’accord avec d’autres élus et groupes parlementaires pour proposer deux personnalités proches du controversé Nabil Karoui, chef de Qalb Tounes, poursuivi pour blanchiment d’argent et évasion fiscale. Une attention déclinée par Carthage. Ce fut un nouvel échec non seulement pour Ennahda, mais aussi pour Rached Ghannouchi, le président du parti et du parlement qui affronte jeudi une motion de censure. 

Les partisans de ces deux formations ont critiqué « la présidentialisation » du régime. Selon ces détracteurs, le peu d’égards au sommet de l’État envers l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et les partis reflète le non-respect des électeurs qui ont voté pour eux. Ces deux partis omettent que Kais Saïed a eu au deuxième tour, plus de voix que tous les élus de l’assemblée. L’arithmétique, seule, ne peut tout expliquer. Durant la campagne électorale, ils ont mis en scène une adversité exacerbée aussitôt reniée au lendemain du scrutin. Pis, durant l’entre-deux tours, Ennahda faisait campagne en prétextant qu’en votant pour elle, “Kais Saïed pourra concrétiser son programme”.

La lutte de domination

Jouant de son double rôle partisan et institutionnel, Rached Ghannouchi s’est ingénié afin d’intimider le chef de l’État voire le ridiculiser; marchant sur ses plates-bandes dans les affaires étrangères ou l’interprétation de la constitution. Amin Allal, chercheur à l’Institut de recherche sur le Maghreb Contemporain, remarque qu’Ennahda « n’a pas cessé de chercher à maintenir la position dominante qu’il a toujours eue dans l’exécutif et le législatif. Cependant, dans la situation politique actuelle, Kais Saïed est en train de mener une lutte de domination pour asseoir son autorité. »

Un ministre sortant affirmait que le chef de l’État était « imprévisible », pourtant, ses choix sont loin d’être incohérents. Resté en retrait au lendemain des législatives d’octobre 2019, Kais Saïed voyait le parti Ennahda rater l’opportunité de former un gouvernement et décrocher le vote de confiance à la mi-janvier 2020. Ainsi, il a fait son entrée sur la scène qu’il n’a jamais quittée depuis. Car, dans ce cas, la constitution lui octroie le droit de nommer le chef du gouvernement.

Entre les partis et Kais Saïed, le rapport de forces penche considérablement à la faveur du second. “S’il souhaite une dissolution de l’assemblée, il peut l’avoir. C’est une épée de Damoclès sur quasiment tous les partis,” estime Mehdi Elleuch. En effet, selon de récents sondages, seul le Parti Destourien Libre (PDL) qui se revendique comme l’héritier de l’ex-président Zine el Abidine Ben Ali pourrait en tirer bénéfice. « Mais Kais Saïed peut aussi choisir le moment de la dissolution, » ajoute-t-il.

Mais c’est bien parce que les partis sont en crise qu’il a pu dégager un rapport de force considérable et insoupçonné par sa fonction, sa popularité et son écrasante victoire. S’il y avait eu un consensus parlementaire pour former un gouvernement au lendemain des élections législatives, il n’y aurait pas eu autant d’espace politique pour le chef de l’État.

Relation paradoxale avec les partis

Drapé de juridisme, ce dernier n’a eu de cesse de circonscrire le terrain de jeu des partis. Contraint par la Constitution de les consulter, il choisit de le faire par écrit à deux reprises. Il réduit à néant la marge d’influence à l’occasion des tractations habituelles derrière les portes fermées du palais de Carthage. Il met de côté la notoriété de certains candidats auprès des différents partis et sélectionne de manière quasiment unilatérale les chefs du gouvernement.

« L’ère des partis politiques et de la démocratie représentative est révolue, ce n’était qu’un phénomène éphémère appelé à disparaître, » affirmait le candidat Saïed en juin 2019, six mois avant le premier tour des présidentielles, dans un entretien avec le journal arabophone Acharaa Al Maghrabi. Celui qui sera plébiscité président de la République tunisienne avec 72 % des voix se retrouvait sans relais partisan à l’assemblée. 

Kais Saïed a pour but de réviser le régime politique parlementariste et représentatif voulu par la constitution de 2014 afin d’instaurer une démocratie directe, basée sur le mandat impératif, ne laissant aucune place aux corps intermédiaires. Les citoyens éliront leurs représentants cantonaux qui se chargeront d’élire les membres des conseils régionaux. Quant aux parlementaires, ils seront sélectionnés à partir des conseils cantonaux.

Quand il s’agit de porter ce projet, tous les partis le rejettent et pour cause, il a pour dessein de les annihiler.  Mais tous ne lui sont pas forcément hostiles. Certains le soutiennent comme les nationalistes arabes du mouvement du peuple, ou, dans une moindre mesure, les sociaux-démocrates du Courant démocrate ou de Tahya Tounes. Quant aux trublions du PDL, ils l’ignorent et s’acharnent véhémentement contre le parti Ennahda.

La relation de Kais Saïed avec les corps intermédiaires demeure toutefois duale. Ceci se reflète dans ses rapports avec le syndicat des travailleurs, l’Union Générale des Travailleurs de Tunisie. En pleine crise gouvernementale, c’est au secrétaire général de l’UGTT qu’il fait appel durant les réunions avec le chef du gouvernement sortant ou du président du parlement, non seulement comme témoin, mais aussi garant.

Le paradoxe du projet et de son porteur

C’est que le projet de démocratie directe souffre des contradictions de son porteur : Kais Saïed est viscéralement attaché au droit. Or, pour concrétiser son projet, il a deux possibilités. Soit la voie institutionnelle qui l’obligerait à se soumettre aux règles de la démocratie représentative et aux procédures fastidieuses de la majorité des deux tiers et de l’aval de la cour constitutionnelle, pas encore instituée. Ou bien, la voie révolutionnaire qui le ferait sortir de la légalité et dont l’issue est difficilement maîtrisable. Doit-il renoncer à l’un de ses principes, ou cherchera-t-il des leviers de pouvoir ailleurs? 

Pour le moment, sa politique est d’utiliser toutes les marges que lui octroie la constitution, à l’instar de la nomination du chef du gouvernement ou de la redéfinition de “la sécurité nationale”, l’une des prérogatives présidentielles, comme instrument de puissance. En élargissant ce principe à la santé, la justice ou les questions sociales, Kais Saïed viendrait se jucher au-dessus du conseil des ministres, s’immisçant dans une action publique habituellement dévolue au gouvernement. Ses prises de paroles récentes dans des casernes, son choix du ministre de l’Intérieur comme nouveau chef du gouvernement sont autant de signes dans ce sens.

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